
Xavier Darcos invoque la mixité sociale pour justifier la suppression de la carte scolaire
Comment passer d'une promesse de campagne à une réalisation lorsque le sujet est à la fois politiquement sensible et d'une grande complexité technique ? C'est, entre autres missions délicates, celle du ministre de l'éducation nationale, Xavier Darcos, qui a réaffirmé à plusieurs reprises, ces derniers jours, sa volonté de "supprimer progressivement la carte scolaire" (principe selon lequel un enfant est inscrit dans un établissement en fonction de son lieu d'habitation) "à partir de la rentrée prochaine".
Le ministre ne fera vraiment connaître ses intentions qu'après avoir reçu le feu vert de Matignon, en l'occurrence sa lettre de mission qu'il attendait pour le début de cette semaine, ainsi qu'après avoir bouclé, mardi 29 mai, sa première série de consultations avec les syndicats d'enseignants. En attendant, d'un rendez-vous à l'autre, il se consacre surtout à réaffirmer la promesse présidentielle tout en s'efforçant de rassurer. C'est ce qu'il a encore fait, samedi 26 mai : s'exprimant à Montpellier (Héraut) devant le 61e congrès de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE), il a indiqué que le but poursuivi était "une redéfinition de nos instruments de mixité sociale".
"Je sais qu'il s'agit d'un point de désaccord entre nous, mais je veux m'en expliquer", a déclaré M. Darcos devant les 800 délégués. Rappelant que la carte scolaire "a été créée il y a quarante ans dans une France qui n'a plus grand-chose à voir avec celle d'aujourd'hui", il a lancé : "Gérer la France de 2007 avec les outils de 1963, voilà la réalité de la carte scolaire !" Le ministre a promis que "tout en supprimant progressivement la contrainte qui pèse sur les familles", il demandera "aux établissements scolaires de veiller à une plus grande diversité sociale et géographique de son recrutement". "Au fond, a-t-il conclu, qu'y a-t-il de plus important, maintenir la carte scolaire ou obtenir plus de mixité sociale par d'autres moyens ?"
Ce projet continue d'inquiéter de nombreux acteurs du système éducatif. Bernard Toulemonde, ancien inspecteur général, souligne que choisir son collège implique des réaménagements et des financements : "Un collège qui sera très demandé à cause de la désectorisation devra faire des travaux ou assurer les transports scolaires." D'autres problèmes de fond restent en suspens, notamment le fait que, pour les collèges, la sectorisation ne relève plus de l'Etat mais des conseils généraux depuis la loi de décentralisation de 2004.
M. Darcos n'a pas convaincu le président de la FCPE : pour Faride Hamana, au contraire d'une liberté de choix pour les familles, le projet aboutira pour celles-ci à "la possibilité d'être librement choisies par le chef d'établissement" et sera "la voie ouverte au règne de l'arbitraire". "J'attends de voir comment cela peut marcher, car je ne vois pas dans ce que propose le ministre les réponses aux problèmes qu'il pose", a réagi Gérard Aschieri, secrétaire général de la FSU, principale fédération de l'éducation, qui assistait au même congrès.
"LES ÉTABLISSEMENTS CHOISIRONT"
Le PS a répété, samedi, ce qui est désormais le leitmotiv des opposants sur ce dossier : "La droite laisse croire qu'elle permettra le libre choix des parents d'un établissement pour leurs enfants alors qu'en réalité, ce seront les établissements qui choisiront leurs élèves", a déclaré dans un communiqué la responsable de l'éducation au PS, Claude Roiron.
Mais le plus inquiétant pour M. Darcos est apparu sous la forme d'un sondage réalisé par l'IFOP du 24 au 25 mai auprès d'un échantillon représentatif de 1 009 personnes, et publié dimanche 27 mai par Ouest-France. Ce sondage fait apparaître que 54 % des personnes interrogées se déclarent favorables au maintien de la carte scolaire, 43 % sont pour sa suppression et 3 % ne se prononcent pas. M. Darcos sera-t-il forcément contraint à la précipitation sur ce dossier ? Nicolas Sarkozy lui-même, encore candidat, avait déclaré, le 3 mai, que la suppression de la carte scolaire ne devait pas être "un préalable" mais "un aboutissement".
Luc Cédelle LE MONDE 28.05.07
La carte scolaire actuelle aura disparu d'ici à 2010
Apprendre le russe en deuxième langue ou l'allemand dès la sixième fait partie des stratégies courantes de contournement de la carte scolaire. Une pratique répandue notamment dans la capitale où, d'après Le Parisien, environ 40 % des élèves entreraient en sixième dans un établissement autre que celui auquel ils sont affectés. Cette anomalie pourrait cesser dès septembre prochain : les parents qui en auront fait la demande pourront choisir sans contraintes l'établissement de leur enfant. Cet assouplissement devrait se généraliser pour conduire, en 2010, à la suppression de la carte scolaire actuelle. Les Français pourront inscrire librement leurs enfants dans l'établissement de leur choix, à condition qu'il y soit accepté.
D'après un sondage CSA pour Le Parisien, 72 % des personnes interrogées pensent que cette mesure est "plutôt une bonne chose". Xavier Darcos, le ministre de l'éducation, estime, dans un entretien accordé au Parisien, mardi 29 mai, que la carte scolaire, créée sous de Gaulle en 1963, ne "protège plus" .
"TROIS RENTRÉES POUR QUE LA CARTE SCOLAIRE AIT DISPARU"
Il compte établir, dès la semaine prochaine "un contact avec les associations d'élus pour commencer à étudier [...] les territoires [...] pertinents pour engager [sa] suppression progressive" ajoutant qu'"il faudra bien trois rentrées scolaires pour que la carte scolaire actuelle ait disparu". Néanmoins, il s'engage à ne pas remettre en cause la règle générale qui permet d'inscrire les enfants dans l'établissement le plus proche.
Le ministre de l'éducation ajoute qu'en parallèle des "outils de régulation" seront mis en place pour garantir "une vraie diversité sociale". Le ministère envisage de revaloriser les salaires dans les établissements défavorisés pour les rendre attractifs et d'augmenter, dans les établissements les plus cotés, le nombre d'élèves par classe, voire d'ouvrir des classes supplémentaires. "Nous ne voulons pas installer le grand marché libéral de l'école !", soutient-il.
Lemonde.fr LEMONDE 29.05.07
Xavier Darcos : "A la rentrée, le nombre de dérogations sera doublé"
L'école, dit-on, n'est ni de droite ni de gauche. Etes-vous d'accord ?
Oui. La réussite de l'école reste un objectif partagé. Il y a même plus de consensus que je ne le pensais! Bien sûr, certains préjugés demeurent : "Vous êtes de droite, vous voulez donc faire le grand marché libéral de l'école." Personne ne veut faire cela. Mais il existe d'autres réponses politiques aux problèmes de l'école que l'injection continuelle et massive de moyens.
Et comment voyez-vous la référence à Mai68, dont Nicolas Sarkozy veut "liquider l'héritage" ?
Je crois très simplement qu'à l'issue de cette période, beaucoup ont considéré à tort que la liberté devait être un point de départ alors qu'elle est un point d'arrivée. Et sur le parcours, il y a d'abord l'école, la culture, le savoir, l'instruction, le civisme…
Allez-vous, comme promis, revenir sur le décret Robien sur les décharges horaires dont vous avez dit qu'il cristallisait les mécontentements ?
Sur ce dossier, Nicolas Sarkozy recevra à son tour, dans quelques jours, les représentants de la communauté éducative. Je lui ai fait des propositions. C'est lui qui décidera. Mais je sais qu'il souhaite améliorer le pouvoir d'achat de tous.
Vous avez annoncé un grand chantier sur la revalorisation des carrières. Selon quel calendrier ?
J'ai proposé de rassembler dans un Livre vert, d'ici à la fin de l'automne, toutes les propositions, y compris les nôtres. Une deuxième phase devrait ensuite nous amener jusqu'au printemps 2008, pour négocier un accord sur la redéfinition du métier d'enseignant. Quant aux rémunérations, Nicolas Sarkozy l'a répété : 1,3 smic pour un début de carrière, c'est quand même modeste lorsqu'on a passé un concours à bac +4 ou 5.
Si ce n'est pas assez, quel est l'objectif ?
Je ne peux pas encore le préciser. Mais nous allons vraiment "mettre le paquet" sur la situation morale et matérielle des enseignants.
Vous voulez aussi des "gains de productivité". Et vous citez le chiffre de 32000 enseignants qui ne sont pas devant les élèves…
Ce chiffre est issu de la Cour des comptes. Cela représente pratiquement une académie et plus d'un milliard d'euros par an. Il faut toutefois être prudent, car cela concerne aussi des services qui concourent à l'action éducative : les associations périphériques de l'école, diverses structures d'aide. Mais il y a une marge de manœuvre importante. Cela mérite d'être examiné.
Vous en avez parlé à vos interlocuteurs syndicaux ?
Je suis membre d'un gouvernement qui a reçu mandat d'alléger la charge de l'Etat et je ne pourrai pas m'en abstraire. Nous avons, dans le second degré, un professeur pour onze élèves. Cela ne signifie pas qu'il y a onze élèves par classe, mais que nous avons un des meilleurs taux d'encadrement des pays de l'OCDE. Notre offre scolaire est considérable, avec une grande diversité d'options. Mais elles sont dispersées dans tous les établissements. Il faut garder la diversité mais mettre fin à l'éparpillement.
Comment percevez-vous les syndicats qui ont usé tant de vos prédécesseurs ?
Les syndicats reconnaissent que je ne suis pas un ennemi de l'école publique. Je regrette qu'ils soient parfois obligés d'avoir des positions maximalistes. Mais ils évoluent car le milieu enseignant lui-même change.
Concernant la carte scolaire, vous avez opté pour une étape d'expérimentation dès la rentrée. Pouvez-vous nous en préciser les modalités ?
C'est une liberté nouvelle que nous voulons donner aux familles. Il faut dédramatiser ce problème. Il est un peu difficile à gérer dans les grandes villes aux quartiers très contrastés, mais ne se pose pas du tout dans le primaire ni dans les zones rurales. J'ai indiqué qu'entre 10% et 20% des élèves ne seront plus soumis à la carte scolaire à la rentrée : cela équivaut à doubler le nombre des dérogations existantes. 10% de plus dans un établissement, c'est quelques dizaines d'élèves, cela ne provoquera pas une grande révolution, ni la pagaille. Nous allons en finir avec l'opacité, les dérogations accordées par relations. Les demandes seront plus favorablement accueillies dès la rentrée. Et si, par ailleurs, des établissements moins demandés perdent quelques élèves, nous maintiendrons leurs moyens pédagogiques. Mais il faut que les familles se rendent compte qu'on ne pourra pas tout accepter d'un coup. Nous allons fixer quelques critères lisibles.
Lesquels ?
Les élèves boursiers auront la priorité. Nous prendrons aussi en compte les cas de force majeure, la correction d'absurdités (un côté du trottoir ou l'autre) et, tout simplement, les demandes de bonne foi venant des familles, dans l'intérêt de l'enfant, pour rejoindre un frère ou une sœur…
Et si c'est seulement pour rejoindre un "meilleur" établissement ?
Ce motif ne pourra pas être retenu tout de suite. Même si je le trouve tout à fait recevable. Pourquoi refuser à un élève de choisir, dans l'intérêt de sa scolarité? C'est pourquoi, à terme, chaque établissement devra contribuer à la mixité. Je ne veux pas employer le mot de quota parce qu'il est horrible, mais nous allons essayer d'encourager la mixité géographique et sociale au niveau de chaque établissement. Au plus tard en 2010, nous aurons vraiment donné la liberté de choix aux familles.
Propos recueillis par Luc Cédelle, Arnaud Leparmentier et Catherine Rollot
LE MONDE 31.05.07
Marco Oberti : "l'assouplissement de la carte scolaire" va à l'encontre de "plus de mixité à l'école"
Question : En quoi consiste exactement la carte scolaire ?
Marco Oberti : Il y a deux volets : un premier volet qui renvoie à l'attribution des ressources humaines et financières aux différents établissements ; et un autre volet qui concerne l'affectation des élèves en fonction de leur lieu de résidence. C'est surtout le deuxième volet qui fait l'objet de vifs débats, puisqu'il renvoie à la question de la mixité sociale et ethnique.
Question : Bonjour, quels sont les grands principes de fonctionnement de la carte scolaire ?
Marco Oberti : Chaque établissement a un bassin de recrutement défini à partir des adresses des parents qui définit un lieu de scolarisation pour l'établissement public. Le seul moyen d'éviter cet établissement est soit d'avoir une adresse hors secteur, soit de choisir une option absente dans cet établissement, soit enfin d'avoir recours au privé.
Question : La carte scolaire est-elle un frein à la mixité sociale ?
Marco Oberti : C'est une question délicate. Il suffit de voir la timidité avec laquelle cette question est abordée par les différents candidats à l'élection présidentielle. Ce que montrent les enquêtes, c'est qu'en l'état actuel, les enfants les plus captifs sont ceux des milieux populaires et des quartiers les plus stigmatisés, alors que ceux des classes supérieures s'en affranchissent beaucoup plus facilement, généralement pour accéder à des établissements encore plus attractifs et souvent très homogènes socialement.
Question : En tant que sociologue, expert sur la question, accepteriez-vous de coordonner une équipe ministérielle chargée de retracer la carte scolaire ? Quelles seraient les premières améliorations à entreprendre ?
Marco Oberti : J'avoue que cette proposition m'attire beaucoup. J'ai toujours considéré que la sociologie ne pouvait pas se contenter de proposer des analyses, mais qu'elle pouvait aussi s'impliquer davantage dans l'organisation de la société. Parmi les mesures qui me semblent importantes, les premières consisteraient à lutter contre les bonnes raisons que les parents peuvent avoir d'éviter un collège. Cela amène logiquement à garantir une offre scolaire homogène au niveau du collège, à redéfinir les secteurs scolaires en s'affranchissant des limites municipales, en organisant la mobilité de manière à la rendre souple et accessible à l'ensemble des groupes sociaux. Enfin, il serait indispensable d'engager une négociation avec l'enseignement privé conventionné pour l'impliquer dans la production de la mixité.
Question : Y a-t-il des statistiques sur le respect ou non de la carte scolaire suivant les régions et les catégories sociales ?
Marco Oberti : Je ne connais pas d'étude concernant les différences entre régions. On dispose en revanche de données concernant les différences par catégories sociales. Je répète que l'on voit une nette différence entre les classes supérieures et les milieux ouvriers et employés. Dans certaines communes moyennes populaires ou populaires, ce sont près de la moitié des enfants en âge d'être scolarisés au collège qui le sont en dehors de leur secteur. Ceci est bien évidemment vrai surtout dans les métropoles et leur banlieue.
Question : Peut-on conserver de bons niveaux scolaires dans les établissements tout en respectant le principe moral de mixité sociale ?
Marco Oberti : Ce que montrent plusieurs enquêtes, c'est que les enfants d'origine populaire tirent profit d'une plus grande mixité dans leur établissement, alors que cet effet semble moins important pour les enfants de classes moyennes et supérieures. Autrement dit, nous sommes dans cette situation paradoxale où les enfants pour lesquels la mixité serait la plus souhaitable sont ceux que l'on retrouve le plus souvent dans les établissements les moins mixtes, et inversement, les enfants des classes sociales pour lesquels la diversité sociale joue moins sur leurs résultats scolaires sont ceux qui sont plus souvent dans des établisssements mixtes, voire très favorisés.
Question : Ayant travaillé sur la question, quel sentiment pensez-vous que les professeurs ont sur cette question ?
Marco Oberti : La plupart valorisent la mixité comme principe et se rendent compte qu'il s'agit d'une réalité difficile à organiser sur le plan pédagogique, d'où ce débat récurrent sur des classes mixtes ou des classes de niveau. Encore une fois, ce sont les élèves les plus en difficulté qui sont davantage pénalisés par l'homogénéité scolaire des classes. Cela dit, il ne s'agit pas d'idéaliser la mixité, qui représente un véritable défi pédagogique. La question est bien de savoir comment faire de la mixité une ressource et pas un obstacle ou une difficulté. Il existe des exemples intéressants d'innovations pédagogiques aux Etats-Unis sur cet aspect.
Question : Quel autre moyen pourrait-on mettre en place pour avoir une politique d'égalité ? La carte scolaire est-elle le seul moyen ?
Marco Oberti : Non, il y a d'autres pistes possibles. L'une consiste à travailler sur le taux d'encadrement de manière à donner un cadre pédagogique adapté aux établissements les plus en difficulté. Et l'on sait bien que le taux d'encadrement est un élément déterminant de la réussite scolaire d'enfants en difficulté.
Cela dit, on voit bien apparaître une tension entre une logique de proximité qui conduirait à maintenir un recrutement localisé dans les établissements des quartiers en difficulté, et à augmenter considérablement le taux d'encadrement, ou bien à s'affranchir de la logique de proximité pour rechercher plus de mixité, sachant qu'il sera plus difficile d'agir sur le taux d'encadrement.
Question : Comment les ressources financières sont-elles attribuées à chaque établissement ?
Marco Oberti : Les moyens sont affectés en fonction du nombre d'élèves, des projets d'établissement et bien évidemment du fait d'être en zone d'éducation prioritaire ou non.
Question : Comment se fait-il que les enfants dont les parents ont un statut social élevé obtiennent plus facilement une dérogation pour étudier dans une autre école ? Quelles sont les conditions d'obtention de cette dérogation, et qui l'attribue ?
Marco Oberti : Les classes supérieures ont une connaissance très précise du système éducatif qui les conduit à maîtriser parfaitement l'offre scolaire, non seulement de leur secteur, mais plus largement, de leur bassin scolaire. C'est pourquoi le choix de certaines options (langues, classes à horaires aménagés, etc.) permet d'éviter le collège de secteur. Ils ont également une vision de la scolarité de leur enfant sur le moyen ou long terme qui leur permet d'articuler des choix d'options en fonction de l'orientation qui auront lieu dans l'enseignement supérieur.
Question : Les admissions en classes prépas sont-elles faites dans l'équité, on considère comme égaux tous les lycées, ou sont-elles influencées par l'origine scolaire des élèves ?
Marco Oberti : Un nombre limité de classes préparatoires fournissent la majorité des grandes écoles. On peut donc dire que toutes les classes préparatoires ne se valent pas dans leur capacité à assurer l'accès aux grandes écoles. Par ailleurs, leur localisation révèle de profondes inégalités entre certains arrondissements ou certaines communes, généralement les plus favorisés, qui concentrent toute la gamme de ces classes préparatoires. Un changement semble être amorcé, qui consiste à relocaliser des classes préparatoires dans des communes populaires. Mais ce mouvement est encore timide.
On peut d'ailleurs noter des différences importantes dans la réputation entre lycées, qui conduisent à accorder un intérêt tout particulier à la proposition de Patrick Weil, qui consiste à garantir un pourcentage donné d'accès aux classes préparatoires dans tous les lycées, quelles que soient leurs caractéristiques sociales et géographiques.
Question : Que pensez-vous de cette proposition de P. Weil ?
Marco Oberti : Cette mesure aurait aussi pour avantage de favoriser la mixité dans certains lycées de la banlieue populaire, puisqu'un bon résultat au baccalauréat leur garantirait l'accès aux filières les plus sélectives. C'est donc une mesure plutôt en faveur de la mixité, et pas seulement de diversification de l'élite.
Question : Depuis 20 ans les ministres de l'éducation ont tous assoupli la carte scolaire, sauf peut-être François Bayrou en 1993. Est-ce qu'on se dirige inéluctablement vers une désectorisation totale ?
Marco Oberti : Les candidats ont des positions différentes sur la sectorisation. Nicolas Sarkozy penche plutôt pour un assouplissement, voire sa suppression, associée à l'idée que la compétition entre établissements fera disparaître les moins bons et laissera ainsi le libre choix aux parents. Ségolène Royal a une conception plus restrictive de la carte scolaire : elle souhaite reconfigurer les secteurs de manière à les rendre plus hétérogènes et laisser le choix entre deux ou trois établissements au sein de ces nouveaux secteurs rendus plus diversifiés. Quant à François Bayrou, il dit simplement qu'il faut repenser la carte scolaire et en défendre le principe, mais ne précise rien de concret quant à une possible réforme.
On peut ajouter que le point commun à ces trois candidats est d'utiliser des propos très généraux sur la carte scolaire, alors qu'une discussion sérieuse nécessiterait d'en indiquer les aspects pratiques (quelle échelle ? quel type de mobilité ? quel type de mixité ?). Il y a eu des expériences d'assouplissement de la carte scolaire dont le rapport Hébrard de mars 2002 fait état et qui montre que cet assouplissement a peu d'effets sur le profil des établissements et profite plutôt aux classes moyennes et supérieures. Cela montre d'une certaine façon que la voie à suivre n'est pas celle de l'assouplissement de la carte scolaire si l'on souhaite plus de mixité à l'école, mais bien celle d'une redéfinition des échelles des secteurs et des types de profils souhaités dans les établissements.
Question : Quelle différence y a-t-il entre ceux qui veulent "réformer" la carte scolaire, et ceux qui veulent qu'elle disparaisse, n'est-ce pas la même chose ?
Marco Oberti : Il y a d'un côté une conception très libérale et compétitive de l'éducation, où grosso modo seuls les établissements en mesure de garantir des taux de réussite importants seraient maintenus, et où les moins performants, qui risquent de concerner surtout les établissements des quartiers populaires, auront vocation à disparaître. Cette conception libérale est souvent associée à une politique stricte d'évaluation des établissements et de redéfinition des contrats d'embauche des enseignants.
D'un autre côté, ceux qui militent pour un assouplissement de la carte scolaire restent davantage attachés à la mission "républicaine" de l'école et à l'idéal de la mixité.
Question : La carte scolaire constitue-t-elle une ligne de clivage traditonel entre la gauche et la droite ?
Marco Oberti : Cette différence ne saute pas aux yeux, même si Nicolas Sarkozy apparaît aujourd'hui clairement comme beaucoup plus libéral que Ségolène Royal et François Bayrou. Cette différence me semble aussi atténuée par le fait qu'aucun de ces candidats ne paraît disposé à poser clairement la question de l'école privée, dont la totale liberté de recrutement fausse complètement la capacité de la sectorisation à produire de la mixité.
Question : Pourquoi, dans la campagne électorale, le débat sur l'éducation se limite-t-il à la carte scolaire ?
Marco Oberti : C'est une question intéressante. En fait, le débat sur la carte scolaire révèle des tensions sociales liées à l'évolution de la ségrégation urbaine. Un grand nombre de catégories sociales, moyennes et supérieures, conçoivent l'homogénéité sociale comme la garantie d'un environnement scolaire sécurisé et performant. Ainsi, les enjeux liés au recrutement des établissements renvoient à des enjeux d'identité de classe et de perception tronquée de la ségrégation urbaine. Puisque les études concernant l'évolution de la ségrégation urbaine montrent que ce sont surtout les catégories supérieures qui se sont le plus ségrégées au cours des dix dernières années, plus que les catégories populaires.
Question : A votre avis, la mixité sociale est-elle possible dans les quartiers riches ?
Marco Oberti : Des travaux montrent clairement que les classes supérieures sont les plus réticentes à l'idée de cohabiter avec les milieux populaires, immigrés ou issus de l'immigration dans l'espace scolaire. Et il n'est pas certain non plus que des enfants d'origine populaire vivent sereinement leur expérience scolaire dans des établissements très bourgeois.
C'est d'ailleurs une limite à un certain nombre d'expériences qui consistent à sortir "les meilleurs élèves" ou les élèves prometteurs des quartiers en difficulté, puisque non seulement cela contribue à fragiliser des équilibres sociaux et scolaires instables dans ces quartiers, mais cela n'agit en rien sur la situation la plus commune, celle des collèges ordinaires caractérisés par la mixité.
Question : Si on envoie les meilleurs élèves de chaque lycée en classes prépas, les universités seront vidées de leurs meilleurs éléments. Est-ce une bonne idée ?
Marco Oberti : Il existe de toutes façons une hiérarchie bien établie entre les filières de l'enseignement supérieur en France : d'un côté, l'université de masse avec des taux d'échec importants en première année, et de l'autre, des filières sélectives qui continuent très largement de recruter dans les milieux sociaux les plus favorisés.
Il semble donc important de pouvoir garantir à des lycéens qui de toute manière sont moins mobiles que ceux d'origine sociale favorisée de pouvoir aussi prétendre accéder aux filières les plus valorisées. Cela n'empêche pas par ailleurs de continuer à réfléchir sur un rapprochement entre les filières universitaires et les grandes écoles.
Question: Quel candidat a le meilleur projet autour du thème de la carte scolaire, selon vous ?
Marc Oberti : Etant donné les propos très généraux tenus par les principaux candidats, il est difficile de dire clairement celui qui apparaît comme le plus à même de réformer la carte scolaire. J'ai déjà indiqué la vraie différence entre Nicolas Sarkozy, clairement plus libéral et développement une conception concurrentielle de l'enseignement, et Ségolène Royal et François Bayrou, qui n'ont jamais envisagé la suppression de la carte scolaire, mais son aménagement en vue de garantir une plus grande diversité sociale et un cadre de socialisation de qualité. Je précise également que Ségolène Royal a clairement indiqué son intention d'accorder plus de moyens aux établissements situés en ZEP.
Question : Le problème de la carte scolaire existe-t-il seulement en France ?
Marco Oberti : La situation en Europe est caractérisée par une grande diversité entre des pays sans carte scolaire, des pays avec une carte scolaire souple, et enfin des pays avec une carte scolaire stricte. La France est clairement dans le deuxième groupe, puisque la carte scolaire peine à être respectée par l'ensemble des parents, ce qui profite - je l'ai déjà dit à plusieurs reprises - aux classes supérieures. La Belgique est en train de réfléchir à une réforme de son système, actuellement sans carte scolaire, et regarde l'expérience française avec beaucoup d'intérêt pour construire les secteurs pertinents pour assurer la mixité sociale.
Chat modéré par Anne-Gaëlle Rico LEMONDE.FR 12.03.07